LE MONDE

Le métavers est attendu comme une vague de la transition numérique plus puissante encore que celles du Web, du commerce électronique et de l’ubérisation réunis

Un collectif réuni autour de Controv3rse, fondé par Vincent Lorphelin, décrit, dans une tribune au « Monde », la feuille de route qui permettrait aux pays de l’UE de ne pas rater ce nouveau virage numérique mondial.

Le programme du Président Macron prévoyait « un investissement pour construire des métavers européens et proposer des expériences en réalité virtuelle, autour de nos musées, de notre patrimoine et de nouvelles créations, en protégeant les droits d’auteur ». Le métavers est un concept qui ressemble à celui du multimédia à son époque. C’est un mot-valise dont la définition est imprécise, qui se ringardisera peut-être dans vingt ans, mais qui a, pour l’instant, la force évocatrice de soulever des montagnes d’investissements. Il suggère la convergence et le foisonnement d’innovations indépendantes : visioconférence, modèles 3D, lunettes de réalité virtuelle, intelligence artificielle, réseaux sociaux, plates-formes, blockchain et cryptomonnaies. Malgré les probables flops de certaines d’entre elles, leur ensemble est attendu comme une vague de la transition numérique plus puissante encore que celles du Web, du commerce électronique et de l’ubérisation réunies.

Préparer tôt un métavers européen pour ne pas rater cette vague, comme nous avons raté les précédentes, est une bonne idée. Encore faut-il anticiper les écueils habituels qui menacent les meilleurs plans et écrire une feuille de route à la hauteur de ces enjeux.

Le premier écueil est celui sur lequel s’est échouée la « start-up nation », qui, trop peu inclusive, a contribué au ressentiment des « gilets jaunes ». Les deux suivants s’opposent : l’hubris technophile et la morgue technophobe. Il faut se rappeler que, avec sa souris et ses menus déroulants, le Mac de 1984 enthousiasmait les uns, mais, avec comme seul nouvel usage les polices de caractères gothiques, il est apparu comme un jouet pour les autres. Le quatrième écueil est celui de l’intoxication intellectuelle. Alors qu’on aurait pu parler d’informatique statistique, le terme d’intelligence artificielle (IA) l’a opposé à l’intelligence humaine, jusqu’aux délires transhumanistes. L’économie du partage, alimentée par les thèses séduisantes, mais fausses, de la fin du capitalisme, a paralysé nos défenses immunitaires face au pillage de nos données par les GAFA.

Changement de régime

Chaque vague de la transition numérique a impacté des secteurs économiques entiers. On a vu le Web réinventer les médias, le commerce électronique réinventer la distribution, et l’ubérisation réinventer taxis et hôtels. Mais la vague du métavers est d’une nature différente, car elle change l’économie elle-même.

Chaque offre innovante tâche de conquérir un monopole mondial sur sa niche de marché, avant d’être à son tour surpassée par une innovation concurrente, comme l’a illustré BlackBerry. Le pionnier des smartphones a connu une ascension fulgurante, suivie d’une chute tout aussi spectaculaire pour n’avoir pas cru aux écrans tactiles. Les Big Tech doivent leur pérennité à un flux constant d’innovations, soutenu par des capitaux abondants, ce qui explique l’essentiel de la différence des taux de croissance entre Etats-Unis et Europe. Numérisation, innovation et investissement étant tous accélérés par le métavers, l’économie changera de régime pour se caractériser par des successions de monopoles de niche temporaires : le régime de la concurrence parfaite, dominant depuis deux siècles, cédera la place à celui de la concurrence monopolistique. Pour éviter les écueils et canaliser cette vague dans une direction souhaitable, il faut définir une méthode.

Il faut préciser d’abord ce qu’est le « métavers européen ». Le choix des mots et leur définition, on l’a vu avec l’IA, dirigent la pensée. Il faut insister sur ce qui valorise les réalisations européennes, comme les maquettes 3D qu’utilise Airbus depuis 2015, et fédérer les acteurs autour d’une marque inspirée de la French Tech.

Il faut ensuite identifier les menaces que génère cette rupture économique. En concurrence monopolistique, les acteurs ressemblent à des épiciers de village dont le premier concurrent serait à plusieurs kilomètres. Les inévitables abus de position dominante doivent être combattus avec d’autant plus de fermeté que la doctrine américaine est plus tolérante (tant que les consommateurs sont gagnants) et qu’ils sapent la souveraineté européenne. D’autres dangers – atteintes aux droits de la personne, hyperfinanciarisation, manipulation – doivent être explorés pour renforcer la législation et soutenir l’innovation, tout comme le code de la route a soutenu le développement de l’automobile.

Ne pas se tromper d’objectif

Il faut aussi illustrer comment le métavers peut servir le projet européen, en reliant l’innovation et la connaissance à la finalité sociale et environnementale. Les GAFA ont moissonné le travail gratuit et les data de milliards d’internautes. La blockchain permet de garantir à chacun la paternité de sa contribution et d’obtenir une part équitable de tout profit dérivé. Les nouveaux outils collaboratifs, qui élargissent et simplifient l’idée de Wikipédia et des maquettes en 3D, facilitent les travaux sans hiérarchie, la comptabilité des émissions de carbone et la monétisation des investissements verts.

Il faut enfin organiser le métavers européen sans se tromper d’objectif : il s’agit d’investir en vue de l’économie nativement durable, c’est-à-dire durable par conception plutôt que par régulation. Il vaut mieux innover a priori pour la traçabilité, la sobriété ou la réparabilité que combattre a posteriori l’obsolescence programmée sur le terrain judiciaire. Il y a deux siècles, le changement de régime économique a résolu les grands problèmes de son temps – la mortalité infantile, la misère et la brièveté de la durée de vie. Le nouveau changement de régime doit nous permettre de surmonter le grand défi de notre temps, l’économie durable. L’allocation du fond d’investissement pour le métavers européen doit être gérée pour cette finalité collective.

Il ne s’agit pas seulement de construire modestement un jumeau numérique du Louvre, de subventionner les jeux vidéo ou d’ajouter une loi sur les droits d’auteur, mais de concevoir dès son origine le métavers européen comme un ensemble d’innovations au service d’une grande ambition collective : une économie nativement durable.