XERFI

Economie collaborative ou hypercapitalisme ?

23 février 2016 - Automatisation, robotisation, ubérisation : la révolution numérique porte la menace d’un chômage de masse. Mais il faudrait ne pas s’en plaindre, car la fin du travail ouvrirait, selon l’influent essayiste américain Jeremy Rifkin, une période d’activités bénévoles intenses pour les biens communs.

A l’image de Wikipedia, la connaissance, les images, les objets imprimables en 3D ne coûteront plus rien. L’énergie produite par chacun, le partage des objets et des services comme Velib’ou Blablacar feront chuter les dépenses. L’économie du partage s’imposera ainsi jusqu’à éclipser le capitalisme et la nécessité de travailler.

Cette vision est séduisante, mais c’est un leurre. Cette nouvelle route du « communisme » conduit en réalité à l’hypercapitalisme. L’économie collaborative moissonne en effet les richesses au profit d’une minorité, sans redistribution de ces richesses. Les contributeurs s’en indignent dès qu’ils en prennent conscience, ce qu’illustre le cas du Huffington Post aux Etats-Unis.

Ce « Wikipedia du journalisme » faisait intervenir des milliers de chroniqueurs bénévoles, qui se sont révoltés le jour où le journal a été vendu pour 315 millions de dollars (plus de 288 millions d’euros) à AOL sans leur donner leur part.

Autre exemple, des milliers de crowdfunders (adhérant au financement participatif) se sont scandalisés quand Oculus, le développeur d’un système de réalité virtuelle auquel ils avaient apporté leur contribution, s’est vendu pour 2 milliards de dollars à Facebook. De plus, les grandes plates-formes de l’économie collaborative ne payent pas d’impôt.

Cette économie ressemble sur ce point à l’économie financiarisée, dans laquelle les plates-formes de trading à haute fréquence prélèvent leur dîme sans contrepartie. Dès lors le cerveau, matière première du XXIe siècle, s’expose à la même surexploitation que les matières premières naturelles du XXe siècle. Dans sa forme actuelle, l’économie collaborative n’est pas durable.

Il faut donc introduire un nouveau mécanisme de partage des richesses. L’échec de la taxe Tobin sur les plates-formes de trading nous a déjà montré que ce ne sera pas par l’impôt. Il vaut mieux s’inspirer des industries créatives comme celles des jeux vidéo ou du cinéma, dont la production est monétisée par la propriété intellectuelle, ce que préconisait Maurice Lévy, le PDG de Publicis, dès 2006.

Ce mécanisme doit intégrer une double détente, pour que le bénévolat initial puisse être rétribué équitablement dans le cas de sa monétisation indirecte, ce que recommande aujourd’hui le Conseil national du numérique. Il doit enfin s’adosser à de larges fonds souverains de propriété intellectuelle, sur le modèle déjà expérimenté de France Brevets, pour collecter des montants substantiels de redevances au lieu d’impôts.Il faut également faciliter l’innovation d’usage, seule créatrice d’emplois, comme l’illustre la banqueassurance. L’emploi de ce secteur était lourdement menacé par l’informatisation : le rapport Nora-Minc de 1978 anticipait 30 % de réduction d’effectifs à cause de l’automatisation massive du traitement des chèques, des distributeurs de billets, des relevés de compte, des virements, des prélèvements mensuels, de la comptabilité, etc.

Mais dans le même temps, les innovations d’usage apportées par l’informatique comme la carte à puce ou la gestion personnalisée de portefeuilles de titres, ont plus que compensé ces réductions. Au final, les effectifs du secteur ont augmenté de 25 %. De même aujourd’hui, le premier créateur net d’emplois en France est de fait la société O2, dont l’innovation permet aux femmes de ménage de disposer de toute leur organisation dans leur smartphone !

La vision dominante de la révolution numérique est lourde de menaces. Quelques ajustements de partage des richesses et de doctrine économique permettraient d’en canaliser la puissance pour la rendre créatrice de nouveaux usages et de nouveaux emplois.