LES ECHOS - Qui sera le chevalier blanc de l’intelligence artificielle générative ?

Textes, images, sons, données scientifiques… Les IA génératives aspirent et pillent sans limite le capital humain, sans quasiment rien reverser aux créateurs. Une spoliation qui ouvre une opportunité colossale pour celui qui osera un autre modèle, veut croire un collectif de personnalités expertes de l'IA.

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Les IA génératives aspirent sans limite textes, images, sons, données scientifiques ou brevets. La valeur créée est immense, mais elle échappe totalement à ceux qui l’ont produite. Le discours de Mark Zuckerberg et autres gourous de la super-intelligence artificielle dénigre l’intelligence humaine pour l’exploiter à moindre coût. La bonne intention des 800 personnalités qui réclament son arrêt est contre-productive, car elle renforce ce discours. Les jugements opposés des affaires Getty et Gema, les maigres accords entre OpenAI et quelques médias, et l’unique victoire contre Anthropic ne représentent qu’un dérisoire pourcent de la valeur économique totale. Les IA génératives « éthiques » lancées par Shutterstock et Adobe, pour les images, et Universal, pour la musique, proclament leur respect des droits d’auteur tout en camouflant le calcul de leurs rétributions, voire en outrepassant leurs licences.

Le combat des auteurs, acteurs, artistes, interprètes et ayants-droit s’étend maintenant aux juristes, journalistes, médecins, inventeurs, enseignants, artisans des connaissances et des savoir-faire. La captation non rémunérée des oeuvres et des compétences menace l’ensemble du capital humain, incluant le patrimoine immatériel, comme la culture, et les attributs de la personne, comme la voix. Ce capital humain, première richesse européenne et premier atout concurrentiel, est en proie au féodalisme numérique. La Commission Européenne, jusqu’alors leader de la réglementation mondiale, reste pétrifiée par les attaques des GAFA contre la régulation du numérique et recule face aux menaces de l’administration Trump. Pire, elle s’est convaincue que l’innovation vaut bien le sacrifice de ce capital.

Faute de contre-récits, l’humanité va bientôt se sentir dépassée, ce qui sera un choc plus rude encore que la conscience du réchauffement climatique. Le rapport de forces accentuera la concentration des richesses. La malbouffe culturelle supplantera l’authenticité, la rigueur et la diversité. Nos sociétés basculeront dans la vassalisation techno-politique.

Que peut-on faire ? Déjà se souvenir de retournements inattendus dans des situations similaires. En 2019, alors que les GAFA combattaient le RGPD, Apple s’est posé en chevalier blanc de la vie privée face à Facebook. Il a retourné la contrainte réglementaire en avantage pour son image de marque. En 2015, après plus d’une décennie de piratage massif et d’impuissance des pouvoirs publics, le modèle de streaming légal a relancé l’industrie musicale. En agrégeant les licences des majors, en fluidifiant l’expérience utilisateur et malgré le reversement de 70 % de son chiffre d’affaires aux ayants droit, ce modèle a rendu l’offre payante plus attractive que le piratage.

Qui sera le chevalier blanc de l’IA générative ? Celui, grand groupe ou startup, qui y verra son intérêt. Le marché qui s’ouvre est colossal, de l’ordre de 1000 milliards de dollars à l’horizon 2030, comparable aux secteurs du tourisme ou de l’automobile. De quoi faire émerger la plus grande Big Tech mondiale. Pour le devenir, il vaut mieux disposer de solides atouts concurrentiels : une image de marque et des licences.

Pour son image, le futur champion devra construire un narratif puissant pour contrer celui de la superintelligence : affirmer la primauté de l’intelligence humaine et l’usage de l’IA en tant qu’outil au service de la créativité et des sociétés. Argumenter que l’IA, faute de corps, n’appréhende pas le monde réel mais reste prisonnière de ses représentations numériques. Défendre la sacralité de la propriété intellectuelle, unique bouclier du capital humain. Identifier les droits invisibles, car Internet regorge d’œuvres de créateurs qui s’ignorent. Faire de la rémunération du capital humain non pas une concession, mais un pilier de son modèle économique.

Pour les licences, notre collectif s’engage. Nous sommes prêts à soutenir ce champion pour qu’il dispose de larges catalogues de contenus créatifs légaux. Nous mobiliserons les acteurs technologiques pour qu’il bénéficie d’exclusivités et de brevets clés qui pérenniseront son avantage concurrentiel. Au-delà, nous contribuerons à lui assurer un accès préférentiel aux infrastructures stratégiques comme l’énergie décarbonée et les data centers. Nous encouragerons un durcissement des règles pour que l’Europe, en position d’asymétrie technologique face aux USA, contraigne les grands acteurs à respecter les autres parties prenantes.

Aujourd’hui, nous lançons un appel : que les candidats au rôle de chevalier blanc se manifestent. Celui qui saura poser les fondations d’un écosystème industriel mondial, centré sur la reconnaissance et la valorisation du capital humain deviendra, avec le soutien de ceux qui l’ont produit, le leader de l’intelligence artificielle générative.