La Silicon Valley évoque la « superintelligence » artificielle, alimentant l'idée d'une supériorité des machines sur l'humain. Ce glissement sémantique, sans fondement scientifique, pourrait nourrir des discriminations systémiques contre l'humanité, préviennent Vincent Lorphelin et Laurence Devillers
L’étude des « races humaines » était avant la guerre une science comme une autre. Ce n’est qu’en 1950 que l’UNESCO a décidé de lancer sa déconstruction. Après avoir observé que les interprétations des différences entre « races » ont été « dans une très large mesure, affectées par nos préjugés », son texte formulait une seule recommandation, simple voire simpliste : « les graves erreurs entraînées par l’emploi du mot ‘race’ dans le langage courant rendent souhaitable qu’on renonce complètement à ce terme lorsqu’on l’applique à l’espèce humaine et qu’on adopte l’expression de ‘groupe ethniques’ ». Comment imaginer à l’époque qu’un changement de mot était à la hauteur des enjeux ? Pourtant cette rupture lexicale a été le premier pas vers le démantèlement du racisme scientifique.
Aujourd’hui, c’est la science del’intelligence artificielle qu’il faut mettre en cause. Pour le créateur de ChatGPT, Sam Altman : « ChatGPT est déjà plus puissant que n'importe quel être humain ayant jamais vécu […] Nous ignorons jusqu'où nous pouvons aller au-delà de l'intelligence humaine. » Eric Schmidt, ancien PDG de Google, affirme que l’IA sera « aussi intelligente que le plus intelligent mathématicien, physicien, artiste, écrivain, penseur ou politicien […] les ordinateurs seront plus intelligents que la somme des humains ». Elon Musk calcule que « l’intelligence humaine sera inférieure à 1% de toute l’intelligence ». Mark Zuckerberg conclut que « le développement de la superintelligence est désormais en vue ». Le consensus d’une IA en passe de surpasser l’être humain dans toutes les tâches cognitives s’est imposé pendant l’été, fruit d’un engouement technologique qui flirte avec le fantasme, dopé par un storytelling marketing bien rodé.
La faute morale naît lorsque lascience se laisse contaminer par les préjugés. Hier, ce furent des hiérarchies raciales prétendument naturelles. Aujourd’hui, c’est l’idée que l’intelligence humaine serait intégralement reproductible par la machine. Des échecs à Jeopardy, du jeu de go aux concours artistiques, rien ne semble arrêter l’IA. L’éthique elle-même fait l’objet d’algorithmes pour « aligner » l’IA sur les valeurs humaines. Ces progrès nourrissent l’illusion d’une supériorité qui finira par justifier le chômage de masse, la concentration inédite des richesses au bénéfice des Big Techs et la dépendance aux algorithmes.
Procès d’intention ?Non : Brad Smith, président de Microsoft, veut déjà accorder des droits aux machines : « nous avons tous le droit, en vertu de la loi sur le droit d'auteur, de lire et d'apprendre », dit-il. « Nous nous demandons maintenant si nous pouvons permettre aux machines d'apprendre de la même manière. Je pense qu'il y a un impératif sociétal pour rendre cela possible. » Un juge américain complète : « La plainte des auteurs ressemble à celle de gens qui se plaindraient du fait que bien apprendre à écrire à des élèves conduirait à une explosion d’œuvres concurrentes aux leurs. » Donald Trump leur apporte sa bénédiction politique : « on ne peut pas s'attendre à ce qu'un programme d'IA soit performant si chaque article, livre ou autre chose que vous avez lu ou étudié est censé vous être payant ». Ils ne font ensemble que rationaliser le préjugé de l’équivalence des intelligences pour justifier le pillage massif de l’une par l’autre.
L’UNESCO avait raison en 1950 :tout commence par les mots. La locution « intelligence artificielle » est un anthropomorphisme commode, qui a permis de séduire le grand public. Mais ce succès est un piège. Le mot « intelligence » est désormais utilisé indifféremment pour l’homme et pour la machine, ce qui alimente le préjugé.
Il faut rétablir une frontièreclaire. Notre intelligence distingue le roman de l’expérience, le spectacle de la vraie vie, la carte du territoire, la science du réel, la statistique du sens. La machine, aussi puissante soit-elle, n’a d’intelligence du monde que celle de ses représentations informatiques. Notre intelligence dispose d’une pré-science corporelle : les sentiments de gratitude, jubilation ou confiance lors d’une « résonance cognitive », c’est-à-dire lorsqu’un évènement confirme nos représentations ; les sentiments de colère, honte ou désarroi nous alertent à l’inverse sur une dissonance cognitive. La machine ne pressent rien, faute de corps. Notre intelligence est dotée de mille capteurs, qui permettent au diplomate d’entendre une menace derrière le non-dit d’une phrase anodine ; au journaliste à l’œil critique de sentir qu’un détail est révélateur ; au médecin de s’alerter de signes secondaires au-delà du bilan de santé ; aux auteurs de cette tribune d’avoir d’abord eu le sentiment que quelque chose clochait dans les discours sur l’IA. La machine ne fonctionne qu’à partir de données explicites. La part irréductible de notre intelligence nous fait appréhender dans la vie quotidienne une réalité bien supérieure au théâtre d’ombres dans lequel l’IA est définitivement enfermée.
L’été 2025 marque un tournant : laSilicon Valley a franchi le Rubicon en érigeant la « superintelligence », mot qui concentre confusion et hiérarchie, en fait indiscutable (bien qu’il s’en défende), alors même qu’il n’existe aucun test scientifique réfutable. Comme hier le mot « race », le mot « intelligence » vient de passer du statut d’outil de savoir à celui d’instrument de pouvoir techno-politique. Ce glissement n’est pas une avancée scientifique, c’est une faute morale.
Nous posons donc un principe éthique simple : tout responsable qui emploie le mot « intelligence » pour comparer machine et homme doit rappeler explicitement la part irréductible de l’intelligence humaine et son utilité supérieure pour le bien commun. Ou changer de vocabulaire. Ne pas le faire, c’est cautionner une pseudo-science nouvelle qui, comme le racisme scientifique hier, nourrira demain des discriminations systémiques contre l’humanité. On ne badine pas avec la science, Messieurs les gourous !